« Trottoir nickel » de Flanm Nanm

Trottoir nickel

Sur un trottoir 
J’étale ma vie 
Je parle ma vie 
À ceux qui ont 
Des oreilles 
Fines 
Pour entendre 
Mes cris 
Je ris 
Je pleurs  
Je vis et je meurs 
En silence 
Sans repère 
Je frôle chaque 
Instant
De l’existence.
Je tranche mon gosier
Au scarificateur
Et verse le sang 
De ma parole
De voix gutturale
Dans un calice
Je marche…
J’entends le son 
De chaque pas 
Solitaire 
Qui ne m’emmène
Nulle part
Sinon, 
À mon trépas
J’invite les hyènes
À la communion
C’est ma chair
Et mon sang
Buvez
Sucez à la paille
La masse moelleuse 
De ma tête d’oxymores
Savourez visqueusement
Mes pensées réfractaires.
Je vibre…
Je vibre d’amour 
Qui se tait 
Je cherche celle 
Qui me plait  
hélas ! 
Elle parait 
Disparait 
Et réapparait 
Sous d’autres toits
Petite étoile 
Et moi je m’enlise 
Dans le macadam 
De mon trottoir.
Le cœur en démangeaison
J’offre des roses blanches
Aux chiennes.
Je pleurs des larmes 
Torrentielles 
Qui inondent mon cœur 
Je vois des gosses 
Déchirés 
Face à la déchirure 
De l’avenir 
Qui ruissellent de peur.
Je suis ombrageusement
Luminaire
Dans ce décor macabre
Du théâtre de rue
Que je suis toute ma vie
De chien errant.
Dans mon miroir
Je vois un pote 
Une pute 
Sur un trottoir 
Il y a des rêves 
Qui s’amputent…
Dans la craquelure
des murs tombaux
L’entrebâillement des cœurs
En lambeaux
Des gerbes de souvenirs
Aux pétales chloroformés
Je bouture des rêves
Éclopés.
Je trimballe ma colère 
Ma rage 
Avec moi-même
Je fais la guerre 
Il y a ces officiels 
Derrière des vitres 
Teintées 
Des tirailleurs dans 
Des blindés 
Que je ne tolère 
Guère
Guernica exposée 
Sur le trottoir  
Pas d’acheteur
Pas de vendeur.
Trottoir
Dépotoir
Reposoir
Ma vie d’égout
Pleine de dégoût
Pour ces rapaces
Sanguinaires
Fait de moi chevalier
De nuit
Des rues infortunées
Le temps me bouscule 
Dans l’interdit
Je prends de l’espace 
Pour créer mon propre 
Espace-temps 
Je m’envole et crie 
C’est faux que le ciel 
Soit la limite 
Petit,
Deviens ce que tu es ! 
Petit oiseau 
Vole dans le lointain.
J’inhale la puanteur
Des couches
Et mon nez fugitif
Valse dans l’ailleurs
Sur un trottoir 
Malgré les vagues 
À larmes 
À la vie 
Je donne ma main…
Dans mes vomissures
J’agonise
Mais je garde toujours
Un œil
Sur l’embrasure
Du ciel
Que des rayons
Me fassent renaitre
Sous une petite robe
Blanche.
Je starifie les putes 
Comme les nones. 
Je ne sais pas 
Qui est la bonne 
Mais je sais que 
L’une s’accroche 
Au christ 
Et l’autre à la vie
J’ai foi en la vie 
Mon hymne c’est vivre 
Pour mourir 
En vie.
Ma femme est une pute
Je l’aime
Car mon cœur
Est proxénète.
L’humanité,
Dans cet immense foyer
De vie diversifiée
Je versifie des étincelles
Et distribue des éclats
Sur chaque 
Parcelle

Dans ton salon
Tu me regardes 
Liquéfier
Dans mon trottoir 
Nickel
Tout le monde 
Me nique
Alors à qui me fier ?
J’ai beau entendre des discours
Tressés de toutes pièces
Sans étoffes
Des mièvreries
Aux petits toutous
Joufflus
Et moi, je me suis fait
Scarabée
Dans ces excréments
Sonores
Faute d’une assiette
Bien garnie
Par les rayons
De tous les jours.
Ma parole déçoit
Toute commodité
Je suis le verbe
Disloqué
De leur appareillage
Médiatique
Je suis une note 
Discordante
Du concerto de l’existence.
Je suis CHIEN
Qui cherche et trouve
CHIENNE
Sur le grand boulevard
Des accusés
Avec des roses pour dire
AMOUR
En toute légitimité
Au-delà de toute délégitimation
Suffocante…


À propos de l’auteur :

Étudiant en sociologie à la Faculté des Sciences Humaines, Flanm Nanm, de son vrai nom Cleavens Fleurantin, est né à Port-au-prince le 3 février 1997.  Mais c’est à Jacmel qu’il a grandi et a rencontré la littérature. Il s’est épris du genre poétique dès son plus jeune âge. Avant, il écrivait pour pour lui-même, maintenant il nourrit le rêve de se faire publier. D’ailleurs il a déjà terminé avec un recueil de poèmes.

Très simplement et humblement : hommage à Michel Serres

Michel Serres, depuis cette date du premier juin 2019, n’est plus. Et avec lui disparaît, sans pour autant mourir, une vision de la philosophie et de sa pratique dont on peut souhaiter qu’elle fasse le plus grand nombre d’héritiers et de disciples possible.

À mi-chemin en effet de la philosophie qui s’érige comme discours souverain destiné à former une élite universitaire qui préfère bien souvent la fréquentation des livres à celle des hommes, et de l’hétérodoxie d’un Onfray qui vient précisément répondre à la première, en s’y opposant de manière sans doute trop frontale, binaire, dialectique, et finalement caricaturale ; la vie et la pensée de Michel Serres, sans que l’on puisse jamais les dissocier, auront exemplairement témoigné de ceci : la vulgarisation (où résonne le vulgaire en son sens premier, du latin « vulgaris », qui vient de « vulgus », et qui désigne la foule populaire) n’est pas nécessairement le symptôme et/ou le signe d’une trahison de l’intelligence et de la pensée. Au contraire devrait-on dire, peut-être est-elle en fait la marque de la véritable intelligence : c’est-à-dire celle qui se montre capable de s’adresser à tous sans pour autant renier la complexité dont elle est tissée et qui forme le noyau de son essence. Celle qui sans tomber dans le piège de la simplification maladroite ou douteuse, ou dans celui de la mystification fumeuse, se montre capable de rendre manifeste, pour ceux à qui elle s’adresse singulièrement, et donc de faire descendre dans le monde « sensible », tout ce qui demeurait jusque-là impénétrable, insaisissable, et la chasse gardée réservée aux seuls « gardiens » du monde « intelligible ».

Car qui connaît la vie et l’œuvre de Michel Serres, reconnaît également la rigueur et la justesse qui ont caractérisé jusqu’à la fin son enseignement de la philosophie au sein des universités les plus prestigieuses, en même temps que l’extrême finesse et la lumineuse clarté dont il savait faire preuve lors de ses nombreuses interventions radiophoniques : preuve qu’un philosophe peut s’adresser, n’en déplaise à Platon qui ne voulait parler que devant un public de fins géomètres initiés aux mystères mathématico-métaphysiques, autant aux adeptes avérés et reconnus de la dite philosophie, qu’à toute cette foule hétérogène, inchoative et multiple, qui sans prétendre faire profession de la pensée, n’en demeure pas moins aux prises avec le mystère de la présence et du monde. Et qui demande elle aussi à s’en étonner pour commencer, ou continuer, à le questionner.

Michel Serres laisse ainsi le souvenir d’un philosophe généreux et pleinement ouvert au monde, à toute altérité qui le compose et qui en fait la richesse. Il laisse le souvenir d’un homme pour qui l’exercice de la pensée était un exercice rieur, heureux, salvateur et joyeux ; et non pas un instrument de domination destiné à assoir la supériorité d’un égo sur tous ceux qui l’admirent et l’entourent, ou bien de celle d’une caste qui trouve dans l’université un lieu où exercer et jouir de ses privilèges. Michel Serres était proche en cela d’un Edgar Morin, pour mentionner un contemporain encore vivant, ou plus secrètement encore d’un Jacques Derrida, dans le souci commun et partagé de décloisonner l’université selon la perspective d’un universalisme qui se porte au-delà des frontières et des identités (physiques comme symboliques) ; à ne pas confondre bien sûr avec la neutralisation en acte et en règle de toute différence et de toute singularité.

Il faisait partie de ces (trop) rares penseurs qui ne considèrent pas systématiquement tout travail de vulgarisation comme un nivellement de la pensée vers le bas, mais qui pensent au contraire qu’il permet à l’intelligence des dits « profanes », ou des « non spécialistes », de s’élever selon une autre voie que celle qui consiste à se plier à des normes universitaires, ou académiques, pour pouvoir prétendre au statut de penseur.

Car il est vrai que l’on a encore trop tendance à considérer en France que la pensée appartient aux seuls experts ou spécialistes, c’est-à-dire à ceux dont les diplômes ou le rang garantissent la légitimité ; alors qu’elle peut jaillir et même fleurir et s’épanouir bien souvent là où l’on s’y attend le moins. Par exemple dans le cœur de ceux dont on croit que la condition sociale les en prive ou les en sépare. Et n’est-ce pas là au fond, dans cette défense de ce qu’est véritablement la démocratie en acte, entendue comme la possibilité offerte à toutes et tous de pouvoir s’élever comme de prétendre sans en pâlir à la pensée, que se situe le geste le plus saisissant de Michel Serres ? Et n’est-ce pas dans ce mélange de bonté, d’humilité et d’exigence authentique que se devine la ligne la plus saillante de son héritage ? N’est-il pas tout aussi vrai de penser qu’il aura su marier la rigueur de l’écriture et du concept à l’exercice en parole et en acte d’une pensée vivante offerte à toutes celles et ceux, sans exception ou presque, qui étaient (et qui sont encore) disposés à l’accueilir et à se mettre à son écoute ? Preuve s’il en est que le philosophe authentique est celui qui reste résolument tourné du côté de la cité et de son peuple, sans trouver refuge dans la seule métaphysique ou dans le sentiment qu’il domine la foule vulgaire et ignorante ? Un peu à la manière de ce philosophe grec resté célèbre pour avoir prétendu faire accoucher les âmes de vérités dont elles avaient par ailleurs perdu le souvenir ?

Pour ma part, et même si je garde un plaisir immense à lire ses livres mêmes les plus complexes et les plus techniques, je garderai pour toujours le souvenir de Michel Serres comme de cet homme qui aura su rendre à la philosophie ses véritables lettres de noblesse : celles qui font d’elle une pratique vivante qui s’adresse à toutes celles et ceux qui ont souhaité un jour fuir le confort des « certitudes » et autres « vérités » arbitrairement et communément établies, pour le voyage en cette terre à toutes et tous promise, où la faculté de s’étonner, indissociable de celle de s’émerveiller, devient, une fois ses frontières franchies, la sève fertile qui nourrit les élans les plus nobles et les plus élevés du corps, de l’âme et de la pensée humaine.

Julien Miavril

Évelyne Trouillot : « La poésie c’est la façon la plus vraie de dire les choses, de parler du monde et de l’être »

Toujours dans cette démarche qui consiste à donner la parole aux écrivains, Plimay a rencontré la romancière et poète haïtienne Évelyne Trouillot, née le 2 janvier 1954 à Port-au-Prince. En 2004, elle a reçu le prix Soroptimist de la romancière francophone pour son premier roman « Rosalie l‘infâme ». À travers cet entretien, elle nous parle de poésie, des thématiques abordées dans son roman et de l’émancipation des femmes dans la littérature haïtienne.

Plimay : S’il fallait utiliser trois (3) mots pour décrire la personne d’Évelyne Trouillot, lesquels choisiriez-vous ?

Évelyne Trouillot : C’est un exercice assez frustrant dans la mesure où parler de moi me parait ennuyeux. Ce serait mieux de parler des livres, du monde et des autres. Aussi, choisir des mots, c’est bien entendu en mettre d’autres de coté. Pourtant, tant de mots me nourrissent, me portent. N’en choisir que trois c’est presqu’une trahison…

La justice parce que l’injustice m’est détestable, sans doute parce que je la vois constamment autour de moi. Pas seulement en Haïti, car cela me révolte aussi lorsque certains tentent de ramener toute la misère du monde ici, ou dans d’autres pays économiquement faibles/affaiblis. L’injustice malheureusement est partout sous forme de discrimination raciale, de préjugés sociaux, d’exclusion et même de violence contre des groupes bien ciblés.  L’injustice qui s’est installée ici depuis des siècles me concerne particulièrement bien entendu. Sans doute parce que nous la prenons souvent comme si elle était normale, acceptable. Alors dans mes livres, j’y touche, je le fais presqu’inconsciemment, automatiquement. Parce que je n’ai pas le choix. Évoquer les injustices en littérature, ce n’est pas écrire un pamphlet ni un tract. C’est créer des situations où ces injustices sautent aux yeux et choquent. Créer un effet subversif où le lecteur/la lectrice sort changé/e quelque part, en rejetant ou en questionnant une réalité source d’injustice. Où il/elle se dit : « Le monde ne devrait pas être ainsi fait.» Car il peut devenir facile de s’habituer aux injustices autour de soi. De les écrire me les rend encore plus cruelles et intolérables.

L’histoire tout simplement parce que je suis attirée par elle, par les faits du quotidien dans les temps passés, par tout ce qui a un impact sur les comportements des êtres humains. Tout ce qui nous permet de mieux comprendre les femmes et les hommes. Ce qui se répète à travers l’histoire et ce qui est lié à un contexte particulier. Tout ce qui change, ce qui devrait changer pour plus d’humanité. L’histoire comme regard critique sur le passé, regard sur les mœurs qui évoluent, les préjugés qui parfois perdurent. Chercher les vérités qui nous permettent de mieux comprendre. Avec toujours comme point central,  l’être humain, avec ses rêves, ses intérêts, ses besoins, ses envies ; toujours l’humain au cœur de l’Histoire. Histoire familiale aussi car la famille aussi est très présente dans mon imaginaire.

La mer finalement car elle est dans tous mes textes. Même quand je ne n’y pense pas, elle s’infiltre ; son odeur, ses vagues, son immensité, ses abysses, sa magnificence m’habitent.  Elle s’introduit dans mon imaginaire et impose sa loi. Et autour d’elle, les personnages se profilent, les histoires s’emboitent. Elle est point de départ, point d’arrivée.  Personnage aussi incontournable. Passage vers le néant ou vers l’aurore. 

P. : Avez-vous une définition personnelle de la poésie ? 

É.T. : La poésie c’est la parole ultime. La façon la plus pure, la plus dure, la plus vraie de dire les choses, de parler du monde et de l’être. De regarder ce qui est en dedans de soi, et de fouiller, en entrainant les autres avec soi. La poésie, la vraie, qu’il s’agisse de Philoctète, de Castera, d’Aragon ou de Mahmoud Darwich, c’est un plongeon lumineux et douloureux à la fois dans un univers de mots et d’idées, d’images et de sensations. Un espace où il faut trouver les mots pour tout dire même quand cela fait mal, un espace où les vérités s’entrecroisent. Ce qui nous maintient debout quand l’horreur nous entoure, quand les abimes nous attirent. 

P. : Aujourd’hui, de plus en plus de femmes se battent pour se faire une place dans la littérature haïtienne. Une littérature qui a pourtant toujours été dominée par la gent masculine. Quelle est votre perception de l’émancipation des femmes dans la littérature haïtienne ?

É.T. : Il faut en effet parler des femmes haïtiennes (au pluriel). C’est important de ne pas minimiser les différences, disons même les écarts entre les catégories sociales et économiques. La question de l’émancipation des femmes haïtiennes doit tenir compte des fractures sociales pour en cerner toutes les dimensions. Évidemment certains problèmes affectent toutes les femmes : le viol, la violence conjugale, la violence verbale à travers les chansons obscènes et injurieuses, le harcèlement sexuel au travail, dans les rues, les discriminations de toutes sortes liées au travail, à l’éducation, à la santé. Et je ne cite que les plus saillants. Par rapport aux femmes écrivains, je voudrais poser deux questions pour susciter la réflexion. La première : pourquoi y a-t-il  moins de femmes que d’hommes à publier ? Il y a pourtant autant de jeunes filles qui écrivent dans les journaux scolaires, lors des ateliers d’écriture, dans l’intimité de leurs chambres que les jeunes hommes. Pourquoi est-ce plus difficile pour la femme de poursuivre son rêve, pourquoi même lorsque la femme a publié un livre, le poids social et familial l’empêche d’aller plus loin alors qu’elle a en elle ce potentiel qui pourrait se développer ? Certes, il faut un engagement individuel farouche et certaines l’ont et arrivent à se battre, à franchir les obstacles, mais cela ne devrait pas être aussi difficile pour celles qui veulent écrire.

Deuxième question : pourquoi cette tendance à vouloir à tout prix enfermer les écrivaines dans un monde à part où elles se retrouveraient entre elles ? Je pense à la perception que le lecteur et la critique ont parfois de celle qui écrit. Je lisais récemment un article dans un journal occidental où l’auteure s’indignait contre le traitement réservé aux écrivaines par les critiques littéraires. Quelque part, certains s’arrangent souvent pour parler du physique de la femme. De sa taille fine, de ses yeux enchanteurs, de sa démarche élégante ou alors de son allure masculine, des vêtements qu’elle porte. On se croirait en train de feuilleter une revue de mode. C’est un peu pareil ici. Il y a deux ou trois ans un prix littéraire important a été attribué à une jeune femme. Je peux compter les commentaires sur le livre qui n’ont pas fait mention de l’âge de la femme, de son visage, de son corps, en termes élogieux certes mais quel rapport avec le livre, son contenu, sa valeur littéraire ? Et certains écrivains (hommes) tombent dans le même travers.  C’est terriblement réducteur et insultant pour les écrivaines.

Il y aurait trop de choses à dire sur l’émancipation des femmes en Haïti. Je voudrais simplement ajouter qu’il faut travailler pour que les conditions d’existence permettent aux jeunes filles qui désirent écrire de le faire. Que le poids des obligations sociales et familiales soit moindre ! Qu’elles puissent trouver un encadrement dans leur travail d’écriture et de création. S’il est vrai que ce n’est pas facile pour le jeune homme qui veut écrire – pour plusieurs raisons liées à la précarité économique, au manque d’institutions culturelles, entre autres – pour les femmes c’est doublement plus difficile.  

P. : Comment est-ce que l’écriture est entrée dans votre vie ?  

É.T. : L’écriture est entrée dans ma vie avec les livres, la lecture. Enfant, je me plongeais avec passion dans les livres, ce monde imaginaire me fascinait. Je crois que pour moi ce fut un passage obligé de la lecture à l’écriture. Je gribouillais dans mes carnets, sur des feuilles volantes. Je l’ai toujours fait. J’ai publié plus tard et c’est une autre histoire. Mais j’écris depuis longtemps et continue de le faire régulièrement, passionnément.

P. : Quel regard portez-vous sur le travail des maisons d’édition en Haïti ? 

É.T. : La plupart des maisons d’édition se spécialisent dans le scolaire. Les maisons d’édition qui existent, – certaines ont moins de dix ans ou dix ans à peine, – ne disposent pas de capitaux suffisants pour fonctionner comme de vraies maisons d’édition. Très souvent, l’auteur doit participer aux couts, ce qui peut affecter le travail de l’éditeur et limite son pouvoir. Beaucoup de livres sont des projets non aboutis à cause de l’absence d’édition.  

La question des maisons d’édition se situe dans le cadre d’un manque général d’institutions culturelles. Il ne suffit pas de proclamer haut et fort que la culture haïtienne est extraordinaire, de nommer artistes, écrivains, poètes et de glorifier les créateurs haïtiens. Il faut que l’État investisse dans ce domaine. Compte tenu entre autres du degré de dégradation de l’éducation, les initiatives privées aident certes mais ne suffisent pas pour faire la différence. Des bibliothèques de proximité, des espaces culturels dynamiques, des structures éditoriales permettraient d’équilibrer un peu les chances pour ceux et celles – c’est-à-dire la majorité – qui commencent avec moins de ressources. 

P. : Pourriez-vous nous dévoiler, ne serait-ce qu’un livre, qui vous a beaucoup marqué ? 

É.T. : Il m’est difficile d’identifier un livre spécifique. Je dirai que la poésie me marque plus profondément que la fiction mais qu’à chaque fois que je sors différente d’une lecture, poésie ou fiction, je me sens privilégiée. Je porte en moi toutes les traces des livres lus depuis mon plus jeune âge, certains que j’ai relus d’ailleurs. Tant de lectures, tant d’univers, de styles, d’imaginaires nouveaux, différents m’enrichissent que je ne saurais ne citer qu’un seul texte. Je me sens parfois un peu frustrée en découvrant un livre non encore lu. Face à sa profondeur, son impact sur moi, devant la beauté de l’écriture, je me dis qu’il y a tant de livres que je n’ai pas encore lus. Que je ne pourrai jamais tout lire et que c’est bien dommage. Mais en même temps, cela me permet de garder intact mon émerveillement en découvrant un nouveau livre. C’est aussi un privilège pour lequel je suis reconnaissante.

Propos recueillis par Livenson Joseph

Le féminisme et ses conséquences

L’apparition du féminisme

Contrairement à l’avis général, le féminisme n’est pas un mouvement du XXème siècle mais celui-ci est apparu au XIXème siècle. On le retrouve sous la plume d’Alexandre Dumas fils, dans une dissertation rédigée en 1872, puis dans des textes et sujets féministes vers 1890 tant en France, qu’au-delà des frontières. En réalité, ce mot a été emprunté au langage médical, afin qu’il puisse être classifié dans l’histoire de la maladie ou nosographie pour qualifier un défaut de virilité chez l’homme. Le politique quant à lui, s’empare du mot « féminisme » pour caractériser les femmes qui imitaient le comportement des hommes. En fait, le terme ne sert qu’à réduire les différences entre les deux sexes.

Toutefois, depuis la Révolution Française, les femmes ne sont pas restées inactives. On peut citer Olympe de Gouges qui pour parodier La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, a rédigé au XVIIIème siècle, La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Nul doute, qu’elle est bel et bien à l’origine du féminisme.

Ce mouvement n’a pas été créé et lancé avec l’étendue que nous lui connaissons, sans un but précis. Evidemment, toute chose présentée dans un bel écrin, ne peut que faire des adeptes et être accueillie positivement, et ce dans le monde entier.

L’apport de Simone de Beauvoir

La bourgeoisie intellectuelle française – Simone de Beauvoir dans son ouvrage « Le deuxième sexe » – relatant la domination masculine, a contribué grandement à répandre et faire admettre ce mouvement. Quelques femmes ont accédé à l’écriture, ont été mises en évidence, donnant l’illusion du possible, d’une égalité intellectuelle. 

Peut-on passer sous silence à l’heure de cette Apocalypse (révélations) concernant la pédophilie, ses nombreuses relations avec certaines de ses élèves qui lui valurent des renvois, tant du lycée Molière que de l’Education Nationale, qui la réintégra à la Libération. Rien de surprenant lorsque l’on constate le chemin emprunté par l’Education Nationale quant à l’enseignement pervers de la sexualité dès la maternelle en France.

Le quotidien de la femme

Vers la fin des années 1980, en France, le féminisme est acquis avec la collaboration de la presse et de la publicité. La femme est devenue une valeur marchande, la « Superwomen » qui assure, cumule toutes les fonctions. Le divorce se banalise et du coup, les femmes sont souvent seules pour assumer la vie familiale, professionnelle, affective et seules face aux nombreux problèmes découlant de l’abandon des hommes qui hélas, divorçant de leur compagne, divorcent également d’avec leurs enfants. Avec la conséquence d’une grande précarité.
Aujourd’hui encore les femmes sont très souvent seules pour assumer les charges ménagères. Les heures de travail en extérieur finies, il faut courir récupérer les enfants, faire les magasins, la cuisine, nettoyage, repassage… ! Précisons que cette égalité entre hommes et femmes a peut être eu des répercussions dans le domaine professionnel, mais hélas, triste constat encore en 2019, elle n’a pas été suivie dans le domaine salarial. Les femmes gagnent en équivalent temps plein, une moyenne de 18,5% de moins que les hommes.

L’art de mener les femmes au travail

Le système qui dirige cet univers est exclusivement axé sur la rentabilité. L’humain, comme l’animal ou l’agriculture, n’a qu’une valeur marchande. Les femmes à domicile veillant au foyer, à l’éducation des enfants ont été poussées au travail. Elles représentaient une manne à exploiter.
Mais fallait-il encore préparer le terrain afin d’amener ces femmes à vouloir d’elles-mêmes abandonner le rôle de femmes au foyer pour devenir travailleuses, salariées.

Le modernisme, les machines effectuant le travail laborieux, les accessoires divers très attrayants, la dépendance à ces gadgets, ce consumérisme fou, ont eu raison des valeurs familiales. Pour acquérir ces appareils onéreux, les femmes n’ont plus eu d’autre choix que celui de travailler. Quel bénéfice pour l’état quant à ces retenues salariales qui tombent du ciel !

Le féminisme et ses répercussions sur les enfants

Les enfants ont été les victimes de ce changement de vie. Naissent les crèches, les garderies, les familles, accueillant les bébés, les enfants qui ne bénéficient plus de la chaleur des parents, du bonheur d’un foyer.
Il n’y a plus beaucoup de femmes allaitant leurs enfants, puisque le féminisme les en dissuade.

Plus d’éducation de base qui se répercutera sinistrement sur le scolaire, suscitant une confusion entre éducation et enseignement. Les parents démissionnaires attendent de l’Education Nationale, donc des enseignants, une formation globale. Pourquoi l’enseignement dépend-il de l’Education Nationale et non de l’Enseignement National ? De quoi semer une confusion volontaire !

L’enfer du quotidien

Bien sûr tous ces accessoires ont été présentés comme libérant la femme, permettant du temps libre, pouvoir jouir de la vie… La réalité est tout autre, jamais l’humain n’a autant couru, ne s’est autant fatigué, n’a été autant malheureux, ne disposant plus de temps, réduit au métro-boulot-conso-dodo, à la consommation massive d’anti-dépresseurs. Pour le bonheur de big-pharma, mais avec un taux de suicides record, toujours grandissant.
La femme libre qui se masculinise, l’homme objet qui se féminise, ne peut-on y reconnaître l’inversion des valeurs préconisée par le système ? Les couples se séparent, familles recomposées, gardes alternées, séparations, abandons … Les seules vraies victimes sont les enfants qui ne sortiront jamais indemnes de l’inconscience des adultes. Quel terreau négatif pour une vie familiale future !

Violences conjugales

Peut-on dire que le féminisme soit une idéologie se limitant à la protection des femmes contre les violences conjugales, contre les discriminations, contre les viols ?

Existe t-il une protection, une formation spécifique permettant une approche juste, la prise en charge de ces femmes au niveau de la police, de la gendarmerie ou des tribunaux ? Non, bien sûr que non !
Il n’y a jamais eu autant de femmes décédant sous les coups de leurs conjoints !
Il existe quelques associations, des relais, où les femmes et leurs enfants peuvent être accueillis le temps de se reconstruire en vue d’une réintégration sociale. Mais hélas trop peu nombreux par rapport au nombre de femmes subissant des violences physiques et/ou psychologiques.

La marchandisation de la femme 

Ces femmes ne souhaitant abîmer leur corps ou celles incapables de procréer n’hésitent pas à louer le ventre des femmes à l’autre bout du monde, femmes extrêmement pauvres, qui seront fécondées et porteront le bébé d’autrui. Comment a t-on pu atteindre un tel degré de dégradation de l’humain, de la femme ?

La femme objet sexuel, objet de vente de marchandises, imitera le comportement de l’homme dans des relations physiques excluant toute émotion, tout sentiment. Le corps devenant identité de la femme.
Je déplore l’absence d’un élément essentiel, d’une valeur constituant notre essence, l’amour !

Car l’amour a été banni, exclu de ce féminisme vendu comme une libération de la femme.
Heureusement, il est des femmes de caractère, des femmes fières d’être femmes et qui, je le souhaite, sauront redorer le blason du féminin, et rétablir l’ordre des choses.
L’humain est divin, hommes et femmes devront se rassembler dans le respect et dans une belle et saine complémentarité.

Josette Neisius

« Un cœur à deux » et autres poèmes d’Erickson Jeudy

Un cœur à deux

Toi chair de ma chair
Moi os de tes os
Nous respirons la vie par le même canal

L’amour
Un poumon que nous partageons à deux
La mort
Un pont que nous traverserons tous deux

Je te porterai alors dans ma chair
Tu me porteras j’espère dans tes os
Car sans toi je suis chair sans os
Et sans moi tu es os sans chair

Si je suis et que tu es
C’est parce que nous sommes dans le même carcan
Moi impitoyable invertébré
Toi sempiternelle cuirassée
Pris aux pièges dans les périmètres de l’amour
Et depuis tu es chair de ma chair
Et depuis je suis os de tes os
Nous sommes devenus chair et os
Nourris par le même cœur


Projet de mémoire

Je ne sais de quel trou remonter ton premier sourire
Mais j’ai encore la mémoire des étincelles de bonheur
S’entrechoquant sur tes prunelles
Pour se fusionner enfin dans tes rétines

Tes yeux sont deux pierres
Faites de sédiments surnaturels
Des médiums pour atteindre les secrets des Muses
Et celles-ci ont ce courtois défaut de te faire révérence

Je ne sais quelle étoile descendre des cieux
Pour me souvenir des secrets que je n’ai pas connus
Le jour de ton premier baiser
Les délices de tes premières caresses
Le charme de tes premières tromperies
La saveur de tes premiers mensonges

J’ai la mémoire de ma première crise
Saupoudrée de jalousie
Tu n’étais pas encore née
Et moi je portais sur mon front la marque de l’enfance
Et les égratignures de l’innocence
Dans un minuscule coin de mon cœur

Tu n’étais pas encore née
Je savais que tu connaîtrais d’autres souffles
Même avant que je ne te rencontre

Nos chemins se sont croisés
A la lisière ta charmante allure
Comme deux doigts sur un pari

Je retrouverai ta mémoire
Les vestiges des fantasmes
Que nous n’avons point vécus


Il pleut

Il pleut
Une pluie de balles
Comme une musique
Leitmotiv
Pour apprendre à danser
Aux éjambés
Une danse incertaine
Dans la certitude du malheur

Il pleut
Une pluie de cris
Chimie bizarre
Une solution
De larmes
Et de sang

Il pleut
Une pluie
Une pluie de verbes
Conjugaison absurde
Présent et futur
Y sont absents


À propos de l’auteur :

Erickson Jeudy (Le Vanitéiste) est né à Port-au-Prince et il a grandi à Miragoâne. Elevé loin des bibliothèques et des activités littéraires, il a quand même développé une passion pour la lecture. Ce qui l’a conduit à lire la Bible tout entière, en créole et en français, au moins trois fois. Épris des cantiques de Salomon, il s’est mis à écrire. Mais c’est surtout pour lutter contre la perte de son père qu’il a fait de la lecture et de l’écriture une échappatoire. L’amour, la mort, la nuit, les fantasmes, etc… sont des thématiques récurrentes dans ses textes. Le Vanitéiste s’est livré à l’exercice de plusieurs genres littéraires, mais ce sont ses poèmes et ses pièces de théâtre qui sont connus du public.

Il a publié en 2015 un recueil de poèmes « Poils aux vents » et accompagné de sa Troupe Cellarts, il a participé à plusieurs Festival avec ses réalisations dramaturgiques. « Cicatrices du temps » au Festival Théâthrophilie, pièce pour laquelle il a obtenu le prix de meilleure dramaturgie ; « Vil la met ba et autres pièces » au Festival Mèt Lawouze ; et « Transe-mutation » à En Chemin au Festival Quatre Chemins. Sa pièce de théâtre « Travèse » – qu’il a écrite et mise en scène – a charmé le public.

Il a également développé une passion pour la traduction. Il a traduit le fameux poème de Mahmoud Darwish « Le discours de l’Indien » en créole dans le cadre du projet « Les Hétéronomies de la justice » de l’Université National Autonome de Mexique. Il a traduit aussi le premier recueil du poète Jean D’Amérique « Petite fleur du ghetto », texte qui est sur le point d’être publié cette année. Et, les Éditions de la Rosée porte son bébé, un autre recueil de poèmes qui nous sera bientôt livré.

Erickson Jeudy détient un Master en philosophie politique et enseigne à l’Université. Chercheur et créateur, il considère sa vie comme une vie morcelée : « Rien n’est entier mais on doit vivre chaque morceau de sa vie avec Passion. Car, Le Vanitéisme est un art de vivre. »

Lutte entre tradition et modernité littéraire

Tout changement de principe ou de théorie, dans quelque domaine que ce soit, entretient toujours de longues discussions ou de farouches oppositions entre partisans et détracteurs. C’est ainsi qu’on a vu les Anciens et les Modernes entrer en guerre de plume, les Romantiques s’affranchir des contraintes classiques, les Parnassiens se démarquer des effusions trop effrénées du lyrisme, les Symbolistes tamiser le réalisme au moyen d’analogies et, pour ne pas aller plus loin, les poètes du déclin du XIXe siècle disloquer les métriques régulières jusqu’à pratiquer des vers boiteux, blancs et finalement libres. Cette révolution esthétique, dont Georges Izambard était peut-être le premier instigateur, a entraîné la presque totalité des écrivains et elle reste encore imposante. Et pourtant, dans les lettres haïtiennes, elle n’avait été annoncée qu’en 1917 par Léon Laleau.

Malgré cette nouveauté littéraire, les cours et les examens officiels continuaient à prioriser les morceaux rimés. Les explications et les commentaires de textes se déroulaient autour de grands modèles. Quand il ne s’agissait pas d’un Victor Hugo, d’un Baudelaire, d’un Verlaine ou d’un Heredia, on vous examinait par un Durand, un Vilaire, un Sylvain ou un Moravia. Même les lectures, qu’elles fussent dirigées ou personnellement choisies, avaient pour objet, non des passages de l’époque contemporaine, mais des œuvres de qualité pouvant contribuer à la formation morale ou à une amélioration de l’art d’écrire. « Le Cid », « Les aventures de Télémaque », « Emile ou de l’Education », « L’Art poétique » de Boileau, « Le discours sur le style » de Buffon et « La leçon de Flaubert », tous ces titres étaient cités en exemples. D’où l’irrémédiable influence de ces maîtres sur l’esprit de l’auteur.

Ce qui rend fanatiques les jugements des champions du chaos, c’est que certains d’entre ces derniers prétendent que la poésie traditionnelle est vide de sens. Mais cependant, ils oublient que le moule qui puisse immortaliser les sujets les plus nobles n’est que le vers mesuré, que la facture délabrée a existé avant le fixe et que c’est à partir du IXe siècle que les poèmes de la France commençaient à être pourvus de syllabes et de sonorités identiques. La poésie n’est nulle part ; elle est partout. Toutes les formes sont possibles. Ce sont les manques d’exercices ou de dispositions naturelles pour telle structure ou pour telle autre structure, ce sont ces deux handicaps qui empêchent les idées de circuler dans la trame des mots. Une bête enfermée dans un bocal, ne mourra-t-elle pas asphyxiée ? Eh bien, il n’en va pas différemment pour la pensée. Ce qui importe, ce n’est pas la manière de dire, mais la portée du message.

La Génération actuelle a gain de cause parce que la mode, plus dominante et passagère, est un violent vent qui emporte tout ce qu’il trouve sur son parcours. Mais le goût, oxygène toujours présent et indispensable, ne se laisse pas jouer comme une marionnette. Il est stable, solide voire essentiel. C’est ce pareil pouvoir qu’il faut assigner aux premières littératures. Alors, insensés et inconscients sont ces rebelles qui refusent de reconnaître au passé la paternité des œuvres les plus brillantes de ce monde. Et au cas où ils persisteraient dans cet égoïsme aveugle, cette déclaration de Yanick Lahens leur apportera un démenti catégorique : « Lisez les Classiques ! Relisez-les ! C’est la meilleure façon de progresser vraiment ».

Nous sommes persuadé que les poésies d’aujourd’hui sont riches en images et qu’il nous faut, après maintes réticences, nous harmoniser avec le temps. Mais cette tentative n’est pas de notre part un signe d’hérésie artistique, nous qui devons notre adéquate maîtrise de la langue aux Ecoles d’autrefois. C’est plutôt un pacte de tolérance et de sympathie à l’endroit des Verlibristes. 

Cessons nos vieilles querelles tout en acceptant que les Anciens sont, sans conteste, des références et des doctes.

Bénito Moreau

Interview : à la rencontre du poète et philosophe français Julien Miavril

Julien Miavril est poète, philosophe et professeur de Lettres résidant à Strasbourg. Auteur de deux livres : « La grande épopée cadavralesque » paru aux Éditions du Pont de l’Europe, et les « Féeries profanes » aux Éditions Stellamaris. Ayant plusieurs cordes à son arc, l’auteur a accordé à Plimay cette interview, aux saveurs poétiques, écologiques et philosophiques.

Plimay : D’abord, qui est Julien Miavril ?

J.M. : Un homme (presque) ordinaire qui marche au milieu de ses semblables en poète et en frère. Ainsi, je ne me gargarise pas d’être exceptionnel au prétexte de faire oeuvre (et acte) de poésie. Je pense souvent à cette fulgurance de Rimbaud : « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! »
Tout est là en effet : empoigner amoureusement le réel pour répondre au devoir d’être et de faire monde. Ne pas négliger l’espace du commun ni la communauté des vivants (humains et non humains) et des morts, tout en se sentant digne de fouler la Terre de ses pas. Paysan ou païen pour mieux habiter la Terre en poète. Même si contrairement à Rimbaud, je n’ai pas encore renoncé à la magie ni à vivre à la manière d’un ange déchu qui se gouverne et se dirige lui-même selon ses propres lois. Néanmoins, à l’heure du désastre planétaire actuel, je conçois ma poésie comme un outil magique de guérison offert aux hommes, mais aussi comme un chant destiné à apaiser la souffrance de la Terre elle-même. Un peu de lumière en somme au cœur d’une nuit qui s’obstine à durer.

P. : Est-on né écrivain, ou ne le devient-on que par vocation ?

J.M. : Je dirais que nous naissons tous écrivains, avec le livre de notre vie à écrire à chaque instant. Mais certains seulement le deviennent pour en faire plus que la seule réponse à une nécessité d’ordre vital : un métier à part entière qui les engage dans un processus créateur quasi quotidien. Et celles et ceux qui répondent pleinement à cette vocation doivent souvent prendre leur mal en patience avant d’accéder à une vraie reconnaissance. S’ils ne touchent bien souvent au début que quelques cœurs, et doivent accepter de rester dans l’ombre, ils ne doivent pas pour autant se décourager : la vraie valeur d’une oeuvre se mesure dans la durée et échappe bien souvent à la loi contingente, immédiate, et arbitraire du marché.

P. : Avez-vous grandi au sein d’une famille, où l’objet-livre occupait une place fondamentale ? Parlez-nous donc de l’origine de ce rapport passionné que vous êtes en train de vivre avec la littérature !

J.M. : J’ai eu la chance de grandir au sein d’une famille où en effet, l’objet-livre occupe depuis toujours une place de choix. De nombreux membres de ma famille ont fait de l’éducation leur métier. Ma grand-mère maternelle par exemple, ancienne institutrice, a hérité de son père d’une vieille édition des oeuvres complètes de Victor Hugo : ces livres ont véritablement pour nous tous une valeur sacrée. Sans être dans la fétichisation ni la vénération béate, ma famille a toujours considéré les écrivains comme des artisans du progrès humain. Et dès mon plus jeune âge, j’ai eu la chance de grandir au contact des livres même s’il m’a fallu attendre l’entrée dans l’adolescence avant de commencer à nourrir des ambitions poétiques. Et mon année de prépa littéraire à Reims, bien que très éprouvante, m’a conforté dans ce choix : Julien, tu seras toi aussi un poète ! Car ton cœur est celui d’un poète dont la lignée secrète plonge ses racines au plus profond des âges.

P. : Vous êtes auteur de deux ouvrages : « La grande épopée cadavralesque », publié en France aux Éditions du Pont de l’Europe et « Les féeries profanes » aux Éditions Stellamaris. Parlez-nous du contexte de production dans lequel ces deux livres ont été conçus, si on veut toutefois tenir compte du fameux propos de Rainer Maria Rilke, dans son célèbre ouvrage Lettres à un jeune poète : « Une oeuvre d’art est bonne, quand elle est issue de la nécessité. »

J.M. : L’une comme l’autre sont en effet nées d’une nécessité. La première tente de rendre hommage à Artaud, poète qui encore aujourd’hui séduit surtout pour son travail de sape et de subversion du langage, des formes et des valeurs, mais dont on oublie qu’il fut surtout un voyant extra-lucide, en contact avec des vérités supérieures, et pour qui l’acte poétique était un acte magique, pour ne pas dire chamanique. C’est précisément cette connexion aux forces invisibles qui lui a valu d’être interné et de subir les affres d’une science matérialiste, répressive et cloisonnante qui considère encore aujourd’hui l’expérience des mystères, qui se joue certes souvent aux confins de la « folie », comme un désordre mental et pathologique. J’ai cherché ainsi à mettre en lumière cette dimension, à mon sens centrale, de son oeuvre unique. Et sans doute aussi à exorciser dans un même geste ces blessures intérieures nées de ma propre épreuve et expérience de la psychiatrie.

Quant aux « Féeries profanes », elles rassemblent près de dix années d’écriture dédiées presque exclusivement à la poésie. Elles sont en quelque sorte une réponse faite à Rimbaud lorsqu’il évoque ces  » mille féeries profanes » qui se sont éveillées en lui sans qu’il ne les aie, pour autant, traduites en poèmes. Peut-être que ces féeries représentent la part obscure, silencieuse ou inconsciente de l’oeuvre de Rimbaud. Même si je ne prétends pas rivaliser avec son génie singulier. Néanmoins, j’ai cette ambition avouée d’en faire au moins vivre l’héritage et de proposer une langue de poésie au sens plein, c’est-à-dire une langue aux prises avec les mystères dont l’univers est empli, et dont nous sommes nous-mêmes aussi porteurs.

P. : Quel rapport entretenez-vous avec les auteurs classiques, et ceux dits modernes ? Pensez-vous que la modernité devrait être en conflit avec l’âge classique ?

J.M. : Un rapport équivoque de filiation admirative et de rivalité émulatrice. Je ne conçois pas la modernité comme une rupture brutale avec le passé, un geste opératoire visant à faire  tabula rasa tel que le souhaitaient par exemple les surréalistes. Je considère au contraire que ne peut être moderne que celui qui a d’abord intégré l’héritage et les formes dites classiques. C’est à ce prix seulement, dans un désir alchimique de transmutation, que peuvent jaillir des formes réellement nouvelles. Aussi, c’est un tort de beaucoup de nos écrivains modernes de croire qu’ils peuvent créer du nouveau en faisant l’économie du passé. Au reste, le passé ne nous a pas encore tout révélé de ses mystères et il contient encore en lui beaucoup d’éléments porteurs d’avenir.

P. : Poète, on sait également que vous êtes passionné de philosophie. Quelle est l’utilité pratique de la philosophie au 21e siècle ?

P. : Si la philosophie doit répondre à une utilité pratique – je pense ici à Heidegger qui suggère l’inverse, à savoir qu’elle doit « éveiller le sens à l’inutile » –, en dehors de celle qui consiste à lier la joie d’être au monde à l’exercice de la pensée, ce serait peut-être de faire retour à ce qui lui a précisément donné naissance : à savoir travailler à libérer les hommes des illusions qui les empêchent d’être pleinement conscients, et donc pleinement libres. Et à l’heure du désastre humain et écologique global, pardonnez-moi d’y revenir, peut-être que sa tâche la plus urgente consiste à favoriser l’émergence d’une pensée écologique profonde où les gardiens du monde intelligible décideraient enfin de venir porter secours au monde sensible. Ce qui supposerait pour eux de reconnaître à la nature, grande oubliée des livres et autres manuels de philosophie, la plus haute des valeurs.

P. : En tant qu’écrivain et philosophe évoluant en France, quel regard portez-vous sur la littérature française contemporaine ?

J.M. : Elle est riche de nombreux talents. Et ce ne sont pas les plus médiatisés bien sûr qui sont souvent les plus remarquables. Ne serait-ce que parmi les poètes et écrivains que je suis sur les réseaux sociaux, il y en a de nombreux dont je goûte avec joie le verbe et dont j’apprécie plus largement la démarche. Néanmoins, le grand public ignore bien souvent tout de nous, et même tout de ceux qui ont eu la chance d’être publiés. La littérature française se scinde pour ainsi dire entre une littérature destinée à la consommation immédiate et à être rentable. Largement majoritaire, elle occupe le devant de la scène médiatique. Il y a à l’inverse une frange de notre littérature qui se destine à l’élite intellectuelle du pays. Courant le risque d’être autotélique et auto-réferentielle, elle fait la joie de ceux qui recherchent l’exigence avant la sincérité. Mais peut également verser dans la célébration de l’intellectualité pure.

Il y a enfin la littérature de ceux qui ne craignent ni de proposer des formes et des idées nouvelles, ni de susciter des émotions. Quitte à déstabiliser ou à instiller le trouble chez leurs lecteurs. Quelque soit ici le genre ou la catégorie auxquels on la rattache, cette littérature, bien souvent inclassable en raison de ses audaces, est celle que défendent courageusement auteurs et éditeurs davantage soucieux de proposer des oeuvres de qualité, parmi lesquelles certaines font ou feront date, plutôt que des produits littéraires parfaitement lisses, sans âme et standardisés. C’est à cette littérature que je souhaite appartenir et c’est au moins celle en laquelle je crois.

P. : Des auteurs modernes pour qui vous avez une certaine affection ?

J.M. : Il y en a tellement que je crains de ne pas pouvoir tous les citer. Ils peuvent être connus et reconnus, ou non. Nous pouvons échanger sur les réseaux sociaux plus ou moins fréquemment, ou pas. Ils peuvent être de proches amis, ou pas. Sans citer donc un seul nom au risque d’oublier tous les autres, je dirais qu’un auteur gagne mon affection chaque fois que je sens son texte comme porté par un souffle puissant et sincère et mû par le désir d’éclairer et de réchauffer le coeur, l’âme et l’esprit de son lecteur. Et le sens de la beauté, alors, redevient non plus ce qui se monnaye ou se marchande, mais ce que nous avons en partage.

P. : Si on vous demandait de choisir un seul bouquin avec lequel vous devriez passer tout le restant de votre vie, lequel serait-il et pourquoi ?

J.M. : De manière sans doute très prévisible, je citerai ici « Une saison en enfer » qui représente à mes yeux la plus belle et la plus grande oeuvre poétique moderne. Celle tout au moins où l’ensemble du passé humain reflue et où l’avenir s’annonce depuis cette ligne de crête qui est celle du présent pur, puisque Rimbaud y est aux prises avec l’esprit de son époque comme avec ses propres expériences de vie. Certificat de naissance et/ou de renaissance, en dehors du baptême, en même temps qu’œuvre testamentaire avant l’heure, je ne peux concevoir que l’on puisse prétendre à la poésie aujourd’hui sans s’être laissé transpercer au moins une fois par le verbe rageur et sublime du Rimbaud damné de la saison.

P. : Pour finir : avez-vous d’autres projets d’écriture ?

J.M. : Sans trop en révéler, je dirais néanmoins que je suis sur le point d’achever un troisième recueil. Je travaille toujours en parallèle sur mon roman initiatique. Je prépare également un livre sur le thème du chamanisme ainsi qu’un essai sur le lien qui unit poésie et mysticisme. De même, je rassemble de la matière verbale et réflexive en vue de proposer un livre au carrefour du poétique et du philosophique. Et enfin, je collabore avec mon amie Gulliver autour de divers projets d’Oracles divinatoires. Une BD est même actuellement en préparation. Et malgré la diversité de tous ces projets, c’est bien la poésie qui en est le liant comme le fil conducteur.

Propos recueillis par Raynaldo Pierre-Louis

Gen yon pwezi k pran lari – Wilson Edmond

Gen yon pwezi k pran lari

Pou Rigòl

Gen yon pwezi k pran lari
Gen yon pwezi 
k ap kannale desann
Yon pwezi pye poudre
K ap chifonnen lari
Se pwezi lari a
Se pwezi k ap koule
Mo ki gwòs

Lamizè
Pelerinay
Anvi viv
Mo gwo zòtèy
Lawouze
Fatige
Mo malouk
dan doukla

Maten an
lari yo bòzò
Tout pwezi pye gaye nan banbòch
Tout fèy chifonnen
Tout nwit pral bat lokobe
Aswè a
Se nan rigòl tout lank
Ap fè chimen


Aswè a 
tout lapli
ki mache pye gaye
tout kolonn lapli gwo zago
k ap kilbite 
pye atè
se anba jipon ou
y ap kraze lago deli a.

Aswè a cheri
tout lapli ki pati
tout eskwad
gwo lapli
ti lapli
rale mennen vini
se nan bra ou
yo vle chofe rèv yo
tonnè kraze m
aswè a cheri
ni lapli
ni dlo je m
tout koule nan fon kè w


lanmou m pou ou
rale mennen vini
vag lanmè

cheri

m pap sere w
kras

kite m dezabiye kè m
nan mak pye w

sizanka larivyè desann
kwoke lanmou an
nan fetay
foli tanpèt pa mezire rèv mwen

epi
si w pat kriye nan pla menm tou
m pa t ap janm konprann 
pouki lanmè se dlo sale


Kèk mo sou otè a :

Wilson Edmond (Tilanp) fèt Jakmèl nan lane 1988 nan peyi Ayiti. Li se powèt, jounalis ak fotograf. Pou kounyea, li se Direktè Jeneral Espas Kiltirèl pou Rankont ak Inovasyon (EKRI).

Pwa Grate : Jessica s’est affranchie de la peur de dénoncer

Essayer de parler d’une œuvre ou d’en porter mes critiques m’est toujours une chose de dur labeur à effectuer. Surtout quand il s’agit d’une œuvre poétique. Car on risque toujours d’entrer dans un labyrinthe où on ne saura jamais s’en sortir. J’ai failli tomber dans ce même piège en laissant mes yeux et mes sens traîner dans les pages de « Pwa Grate ».

Avec beaucoup de prudence, je me suis glissé subrepticement entre les vers de Jessica Nazaire. Après tant de lecture et de relecture, j’arrive à visualiser et identifier le décor planté par l’auteure pour dénicher les tares d’une société en quête d’identité, une société qui cherche sa raison d’être. Des métaphores sensibles à la gâchette, une façon de dire qu’au moindre regard, on a l’impression qu’on s’est déjà conduit dans un univers inconnu.

Jessica Nazaire s’est affranchie de la peur de dénoncer, comme le font beaucoup de poètes haïtiens contemporains. Comme si la poésie doit essentiellement servir à quelque chose. Avec une voix pleine de remords, elle étale l’état de cette ville – Port-au-Prince – en chute libre.

« Pitit te m di w
Ou pa bezwen rive bò mache Salomon
Pou w konn kòman mouch
Fawouche elèv lekòl
Ou pa bezwen rive nan ri Monseyè Giyou
Pou w konn jan rigòl fèzèdkont…
Alòs kounya w a konprann
Ki valè madjigridji powèm sa t ap pote
Si simityè pa t konn fè planin »

Elle tient les mots à contre-courant aussi facile que l’on peut imaginer. Peut-on admettre qu’avec cette facilité étonnante de saisir le réel pour le porter vif sous nos yeux jusqu’à en faire preuve d’une plaie béante à panser, l’auteure est soumise à une sensibilité démesurée et une envie d’expier les gabegies des autorités étatiques ? Jusque-là, la position de Jessica dans sa démarche poétique ne prouve pas le contraire et ne prend pas sa distance avec une telle tentative.

Ainsi, comment pourrais-je définir la poésie de Jessica Nazaire, si l’on tient compte de chaque image taillée d’une telle dextérité, qui parfois met en relief l’imaginaire collectif de l’être haïtien, et parfois son mal-être provenant d’un complot de nos politiques.

« Se nan je timoun Aviyasyon
m li levanjil grangou
Se nan bouch timoun Pòtay
M aprann tout mereng lamizè
S on kout ri leta »

Entre éloge d’amour, de rêve, d’amitié, surgit l’aisance même de « Pwa Grate ». Ce recueil déshabille les malheurs risqués dans l’insouciance d’un amour pieux. C’est peut-être –j’ose dire peut-être, juste pour m’agripper à la sensation plutôt qu’à la compréhension de ces vers – un appel à l’apostasie :

« Lanmou mwen ak ou
P ap peye pyès bri kouri
Sou labib
Pyès radotay lavi kenbe nan dan
Relijyon s on plamencho rate
S on sansi k ap kabicha
Pawòl nan bouch nou »

Si la poésie refuse l’évidence, il est évident de considérer « Pwa Grate » comme une œuvre poétique. Car l’auteure expose des images orchestrées par des mots lointains et souvent justes. Un mariage inouï, bref, insolite. De l’amour à la mort, du temps à l’espace, aucune opportunité de saisir ou du moins d’appréhender ces vers au premier degré.

« Tanpri pran pwa kè m
Wa konnen jan lari
Fè rim sou pòv nan ri Pave
Jan grangou fè timoun Channmas sezaryèn
Pran pwa kè m cheri
W a konnen konbyen moun Tibwa
Legliz bay move jan […]
Depi w pa bò kote m jou pè jou
M santi lavi apik anba pye m
Tanpri cheri an n renmen
Avan kè m tounen maleng »

Billy Doré

Houellebecq : de l’inévitable ruine, rien ne peut nous sauver !

Mort du romantisme et triomphe du capitalisme

Nous ne discuterons pas ici du fait de savoir si Michel Houellebecq est digne ou non de jouir de la reconnaissance qui lui est accordée presque unanimement dans le monde médiatique, mais également dans celui des Belles Lettres dont les gardiens ressemblent pourtant de plus au plus aux journalistes qu’ils feignent par ailleurs de décrier. Il n’y a là, en effet, que prétexte à de vaines polémiques tant il est vrai que les contemporains sont rarement les meilleurs juges d’une œuvre qui les met radicalement en question, et parce qu’il faut bien admettre que le temps est le seul juge dont le verdict finit toujours par s’imposer de manière implacable. Il est un fait sur lequel les partisans de l’œuvre de Houellebecq et ceux qui s’en font les contempteurs néanmoins s’accordent : le romancier dispose de cette intelligence, sinon de ce génie, qui lui permettent de comprendre, d’interroger et/ou de tourner en dérision jusqu’à l’outrance, comme aucun autre, l’esprit de son époque. Et en ceci, son œuvre est appelée à faire date dans l’histoire de la littérature et des idées. D’un roman à l’autre, Houellebecq analyse en effet avec une finesse certaine, tous les mécanismes qui aliènent les individus et qui les réduisent bien souvent à n’être plus que des composés aléatoires d’atomes et de pulsions chaotiques livrés à l’arbitraire d’un monde qui ne croit même plus lui-même à cette fable positiviste d’un autre temps censée garantir sa marche certaine vers le progrès. Le lieu que le romancier désigne comme étant celui où le capitalisme, qui a triomphé de toutes les idéologies mais aussi de l’Histoire, exerce la plus grande des violences, est bien sûr le corps même de chacun de ses personnages : que ceux-ci soient (n)é(v)rotiquement dépossédés de leur pouvoir de jouissance comme le héros de Sérotonine, ou alors qu’ils en usent et abusent au point de s’en dégoûter et donc, de perdre avec la santé tout goût pour la vie (Bruno dans « Les particules élémentaires« ), le constat est le même ! Le capitalisme, parce qu’il pousse les êtres à se désirer les uns les autres sur le mode de la consommation et/ou de la possession, et parce qu’il leur fait croire qu’un être n’a pas plus de valeur qu’une marchandise standardisée à usage unique, les dépossède d’eux-mêmes après les avoir vidés, presque entièrement, de leur substance vitale. Et ce triomphe ultime sur les corps ne peut se faire qu’au prix de la ruine (quasi) totale du désir, de l’amour, du lyrisme et du sacré. Réduisant ainsi à l’état de cadavre tout ce qui pourrait rappeler, de près ou de loin, le romantisme comme état d’âme, d’amour et d’être ; c’est à dire essentiellement comme refus d’abdiquer face à un monde qui étouffe tout élan poétique de révolte et comme affirmation souveraine d’un individu en pleine possession de son pouvoir érotique et créateur.

D’une double faillite : existentielle et verbale

Parler de désenchantement est en effet un mot bien faible pour caractériser l’esprit qui imprègne chacun des romans de l’écrivain. Et la première à en être la victime, victime de choix toute désignée, est bien la langue elle-même. La langue que Houellebecq déploie ainsi intentionnellement dans ses romans est une langue de la faillite : la faillite existentielle, ontologique, physique et métaphysique s’accompagne en effet de celle des signes linguistiques qui la mettent en scène et qui s’en font le miroir. Cette langue ne croit plus en effet au pouvoir des métaphores, du poétique et de l’imaginaire sans qu’elle ne renonce pour autant à une sorte de beauté aussi calcaire et froide que la statue de Baudelaire, ou aussi clinique que cet hôpital où l’âme du poète, source d’inspiration première de Houellebecq, croit devoir séjourner éternellement : elle vise une sorte d’immédiateté, âpre et rugueuse, où le signe colle impérieusement à la chose comme l’être est vertigineusement rivé à son propre néant. Néanmoins, il subsiste encore parfois des traces de lyrisme qui rappellent la passion de Houellebecq pour les poètes du dix-neuvième siècle, et où le romancier s’autorise à délaisser le champ de la sociologie objective comme celui de l’investigation psychologique, pour ce lieu où la beauté seule se conquiert au prix des élans les plus poétiques. Car l’une des forces de la poétique de Houellebecq, malgré son apparence trompeuse de neutralité et d’uniformité, réside dans cette polyphonie et cette pluralité de tons qui fait, comme nous l’a appris Bakhtine au sujet de la poétique de Dostoïvski, tout le sel des grands romans. En plus de ménager, en de rares occasions qui n’en deviennent que plus précieuses, une place au lyrisme, Houellebecq en accorde une de choix à l’ironie et au rire. Force brute qui jaillit bien souvent sans entrave des profondeurs du corps et de la psyché, le rire provoque un éclatement des limites propre à satisfaire notre appétit de transgression. Et il devient chez Houellebecq la force première et joyeuse de son nihilisme positif.

Un nihilisme actif et transgressif

Car le nihilisme de Houellebecq est un nihilisme pour ainsi dire actif, transgressif et conquérant. Un nihilisme qui se désespère certes du monde sans pour autant désespérer de lui-même, et qui conjugue la désinvolture d’ un dandysme à la Baudelaire à la verve insolente et rageuse d’un Céline. Il est peut-être ce nihilisme dont Nietzsche avait prédit qu’il finirait par s’emparer ultimement des corps et des esprits. Celle dont Houellebecq répète à la suite de Nietzsche que son terme ultime est de faire passer le goût pour la vie pour un crime et qui fait du dégoût pour celle-ci une norme. Modernité où la servitude n’a plus besoin d’une autorité supérieure pour en permettre l’instauration, mais où elle devient ce que les individus désirent pour eux-mêmes, par crainte de faire l’épreuve d’une authentique liberté qui les arracherait au confort de leurs illusions comme à la torpeur tranquille induite par leurs mécanismes psychiques de repli et de défense. Et c’est précisément de ce manque de courage, de cette lâcheté triste, et de ce manque de force et de vitalité dont Houellebecq s’amuse en faisant des traits saillants de la psyché de bon nombre de ses personnages. Ainsi, le lecteur n’est pas tenté de s’y identifier, à moins qu’il ne souffre lui-même de telles carences. Ou alors, il peut s’y reconnaitre sous certains aspects, et est alors invité ainsi à rire de lui-même et de ses propres faiblesses. Cette distance que le rire creuse ainsi entre soi et soi ouvre un espace où les certitudes vacillent et où les masques s’embrasent. Et c’est bien là l’une des forces principales de l’oeuvre du romancier : défaire les illusions et les idoles du monde moderne, percer les masques derrière lesquels la psyché de ses héros se retranche, montrer que le capitalisme se nourrit des névroses comme d’une substance vitale qui renforce son pouvoir en même temps qu’il les engendre, et ne pas avoir peur de dire que les hommes en sont les complices même quand ils feignent de le combattre : assumer leur liberté supposerait en effet pour eux de renoncer à la jouissance qu’ils tirent secrètement, et de manière inavouée, de leur propre malheur. Car Houellebecq n’est pas un penseur de l’humanisme émancipateur; il serait même plutôt le contraire : un moraliste moderne qui se plait à démasquer et à vitupérer ses contemporains sans pour autant leur exposer les règles au fondement d’une éthique salutaire ou d’un art de bien vivre. Là n’est sans doute pas son rôle : décrire des symptômes et établir un diagnostic est un jeu où il excelle. En revanche, Houllebecq ne prescrit rien qui pourrait soulager le mal qui ronge le monde moderne. Là où un Nietzsche pouvait encore prétendre être “un medecin de la civilisation”, Houellebecq préfère quant à lui en rester au stade de l’observation clinique. Et nous ne pouvons pas lui en faire légitimement le reproche.         
Là où croît le péril décroît même ce qui sauve !

N’allez pas croire, par ailleurs, que la poésie Houellebecq vous offrira une issue. Elle porte elle-même les stigmates de cette ruine dont il paraît bien difficile de pouvoir en fait guérir. Le poète et romancier dit y avoir à travers elle engagé un “dialogue de haine”. Et en effet, il semble être de ceux qui ont cessé de croire au pouvoir, et même en l’existence, de l’amour :

« Je m’adresse à tous ceux qu’on a jamais aimés,
Qui n’ont jamais su plaire;
Je m’adresse aux absents du sexe libéré,
Du plaisir ordinaire.

Ne craignez rien, amis, votre perte est minime:
Nulle part l’amour n’existe.
C’est juste un jeu cruel dont vous êtes les victimes;
Un jeu de spécialistes. »

Porté par le désir de vouloir consoler « tous ceux qu’on a jamais aimés », il balaie d’un trait ce qui pourrait encore subsister pour eux d’espoir de donner et de recevoir de l’amour. En le réduisant à un jeu « cruel » où la quête égoïste du plaisir, le goût pour l’affrontement, et l’intensification des rapports de force et de pouvoir l’emportent sur le don de soi et l’abandon en l’autre qui sont au fondement de l’amour véritable, Houellebecq le vide également de tout enjeu.
Et d’ailleurs, le refus de la médiocrité, de la soumission et du conformisme ne suffit pas à lui assurer un salut :    

« J’ai peur de tous ces gens raisonnables et soumis
Qui voudraient me priver de mes amphétamines, 
Pourquoi vouloir m’ôter mes dernières amies ?
Mon corps est fatigué et ma vie presque en ruine. »

Amphétamines ou sérotonine, alcool ou drogues de tout autre nature deviennent chez ses personnages comme sans doute aussi pour lui-même, le prix à payer pour supporter ou soulager l’existence dans ce qu’elle a de plus insupportable et/ou d’inguérissable. Ainsi, le corps chez Houellebecq est un corps médicalisé et en grande partie dévitalisé : un corps-otage de cette chimie, misérable miracle, dont il finit par dépendre tout entier pour sa propre survie. C’est un corps qui est atteint au cœur même de ce qui fait sa force vitale, cette puissance primordiale dont la sexualité exprime et traduit au mieux les élans. Et la langue même de l’écrivain est porteuse de cet effondrement : le nihilisme y devient alors, dans cette perspective, l’unique réponse à formuler face à un monde dont l’unique raison d’être pourrait bien être celle qui consiste à vouloir retourner à son propre néant.

Julien Miavril